4- Lettre

Au cours de l’hiver 2018/2019, je pars d’Uschuaïa, seul, en autonomie, sur un vélo et je remonte la Patagonie. Cette traversée du désert de la Terre de Feu me pousse à faire le point. Où en suis-je de ma compréhension des expériences faites ?

Lettre de Patagonie

« Il y a vingt ans exactement, en 1999, il m’a été donné de faire, à six mois d’intervalles, deux expériences d’un surnaturel excluant toute compréhension rationnelle.

Au cours de la première expérience, un rond de lumière très vive fait une irruption soudaine dans ma poitrine. Au centre du halo, à l’intérieur de mon corps donc, un homme marche dans et vers une aveuglante lumière.

Dans la deuxième expérience, je suis comme percé, ouvert par le sommet du crâne et une chaleur tout à la fois douce et forte m’envahit tout entier, jusqu’aux extrémités des membres. Je ne suis plus que cette chaleur.

La première expérience est survenue alors que j’étais avachi, vide de toute pensée, sur une chaise au fond d’une église sombre et déserte.

La deuxième eut lieu au cours d’un week-end de méditation sans objet avec d’autres pratiquants.

Le mot qui caractérise le mieux ma réaction face à ce qui m’a été donné de vivre cette année-là est celui de STUPEUR, voire même de frayeur au cours de la première expérience.

Il s’en est suivi quinze ans de mutisme quasi-total.

À qui parler de cela sans passer pour fou… ?

J’ai continué ma vie de tous les jours mais je n’ai jamais pu oublier ce qui était arrivé.

Quinze années se sont écoulées et ayant dépassé la soixantaine, les mots sont venus pour dire. Et avec les mots, comme la nécessité de les partager.

J’ai tout d’abord tenté de témoigner de ces expériences en participant à des représentations artistiques puis j’ai simplement raconté.

Une trace en est restée sur Youtube « Message d’un pèlerin ».

En cet hiver 2018/19, je me suis laissé décaper en solitude par le désert de la Terre de Feu et les vents violents de la Patagonie.

De là est née cette lettre.

Elle précise les conditions, l’état psychologique dans lequel je me trouvais au moment de ces expériences, état qui aurait pu, sinon expliquer, du moins favoriser l’apparition de celles-ci.

Elle tente ensuite d’en tirer, autant que faire se peut, le sens ultime.

Elle s’oblige enfin à situer ces expériences par rapport à la religion et à la science.

1/ Faits

Je ne laisse rien de côté.

Affecté par une séparation, j’étais fragilisé, en questionnement sur le sens de la vie. Banale crise de la quarantaine…

D’autre part, il me souvient d’avoir remarqué, quelque temps auparavant dans un magazine, une image d’un bédouin marchant dans le désert. Je l’avais trouvée belle.

Par ailleurs, j’ai eu, enfant, une éducation religieuse, vite envoyée aux oubliettes à l’adolescence.

Enfin, je me trouvais dans une église lors de la première vision. Les édifices religieux sont souvent des lieux de silence. Affecté par la séparation, j’en éprouvais alors le besoin.

La vision est survenue dans l’enceinte de l’abbaye du Thoronet, au terme d’une semaine de solitude entrecoupée d’offices monastiques.

L’image du magazine combinée tout à la fois à mon état de fragilité, au lieu et à une résurgence de l’imaginaire chrétien aurait-elle pu provoquer la matérialisation d’un homme marchant dans la lumière sous forme de vision intérieure ?

Je ne sais.

Quelque temps auparavant, j’avais peint un tableau, peut-être lui aussi inconsciemment inspiré par une photo publiée dans une revue.

En train de peindre, j’avais à ma grande stupeur, fait apparaître une main à laquelle je n’avais jamais songé !

Ce qui est arrivé me dépasse complètement.

Une seule certitude : c’est arrivé.

La main a été peinte, la vision intérieure de l’homme qui marche dans la lumière a eu lieu et j’ai physiquement éprouvé l’irradiation de chaleur dans mon corps tout entier.

J’avais alors plus de quarante ans, une vie d’adulte responsable et structurée autant que faire se peut, un métier, une vie sociale, une famille, des amis, deux enfants. Un homme banalement ordinaire en somme.

J’ai été retourné comme une crêpe peut l’être.

Si je n’ai pu parler, j’ai cherché sans relâche ce que le surgissement de cette lumière surnaturelle dans ma vie pouvait signifier.

2/ Sens

Comment comprendre ce qui est arrivé ce soir-là, veille de mes quarante-sept ans ?

Je l’entends aujourd’hui comme une irruption d’un autre temps, un temps futur, dans le temps d’alors, celui du 17 avril 1999.

Pourquoi cette irruption ?

Comment est-elle possible ?

Aucune idée, aucune explication plausible.

Mais survenue, cette vision me dit que j’ai vu ce jour-là ce que je verrai et serai demain.

La vision était en moi.

Elle m’a empli, envahi, investi. Je n’étais plus qu’elle. Je l’ai vue comme avec des yeux intérieurs. J’étais ce rond de lumière, cet homme qui marche.

Ce n’est pas une apparition, quelque chose que je vois à l’extérieur. J’avais les yeux fermés.

Je marche en pleine lumière dans un temps futur.

J’ai vu cela le 17 avril 99 et, l’ayant vu, c’est dès maintenant que commence ma marche.

Même si c’est de nuit.

La deuxième expérience parachève la première.

Envahi de chaleur au point de plus être moi-même que celle-ci, je me souviens avoir eu tout à la fois conscience et peur que mes proches compagnons ne brûlent de ma propre chaleur.

La peur est aussi signifiante que l’irradiation : ce que j’étais, les autres devaient l’être aussi.

Successives, ces deux expériences déploient une dynamique : l’homme marche dans et vers la lumière jusqu’à être lui-même lumière.

Nous sommes l’avenir de la lumière.

Elle est notre avenir.

Ce qui est expérience n’est ni croyance ni impression. Celui qui met la main dans le feu sait que le feu brûle. Il ne le croit pas.

Une lumière surnaturelle existe, est en plénitude, reste en devenir et ne dit rien de sa source.

Rien ou « presque » rien…

Dans la première expérience, elle jaillit de et dans mon corps.

Dans la deuxième, elle provient de l’extérieur pour m’investir tout entier.

Ubiquité qui demeure mystère.

Comment avoir sa source tout à la fois dans et hors ?

Tout aussi incompréhensible est l’intemporalité de la vision.

Comment des temps différents – futur et présent – peuvent-ils s’imbriquer et s’ouvrir l’un à l’autre ?

Aporie.

Il reste : c’est arrivé.

J’ai éprouvé et vécu cela au plus intime.

Je suis ce que la lumière qui m’a touché est.

Elle est ce que je suis.

Pas d’illusions ni de méprises et pas le moindre doute : en tant qu’homme, je suis et reste bien noir…

« Je suis lumière » signifie que je suis moi-même en devenir d’être cette lumière dans le devenir d’elle-même.

Elle ne dit ni son origine, ni son nom.

Elle reste innommable et inqualifiable.

Elle est.

Parce que, l’espace d’un instant, elle a fait de moi ce qu’elle-même est, je balbutie « je suis »…

3/ Prolongements

Ce balbutiement sonne comme un écho.

Car dire « je suis » c’est précisément dire ce que l’homme de Nazareth a dit.

C’est aussi, d’ailleurs, ce pour quoi il est mort.

« Je suis » est un nom de l’innommable.

Il signifie tout à la fois « je suis qui je suis » et « je suis qui je serai ».

Dire « je suis » c’est être ce « plus grand » qui tout à la fois existe et veut faire de nous ce que lui-même est, ce « plus grand » qui, déjà pleinement lui-même, reste pourtant en devenir.

Dire « je suis« , chargé de toute cette plénitude de sens, c’est assurément prendre aujourd’hui le risque de passer pour fou.

Ce risque est moindre que celui de passer à côté de sa vie.

La religion tamise la lumière pour la rendre supportable, « croyable » à la mesure de la limite de l’entendement des hommes.

Or, incomparablement autre, elle n’est pas à cette mesure.

Celui à qui il a été donné de l’expérimenter sait qu’il est lui-même tout ce que la religion tente de mettre en mots.

Il l’est malgré toute sa noirceur car ce qu’il est, il ne l’est pas par soi mais il lui est donné de l’être.

Foudroyé, il est marqué à jamais et libre de tout.

Que dit la science à propos de la lumière ?

Je ne suis pas scientifique, pas plus que je ne suis religieux.

J’ai seulement été objet d’expérience. J’ai subi, conscient. J’ai été empli de lumière.

La science cherche à élucider le mystère des trous noirs qui contiennent la lumière et d’où elle ne peut s’échapper.

L’homme est-il, sans le savoir, un trou noir qui la contient ?

Aux abords d’un trou noir, le temps s’effondre, n’a pas de sens.

Est-ce pour cela que futur et présent se sont mêlés en un seul point de temps ?

Dans la lumière, en moi, marchait un homme.

L’univers est-il fractal ?

La lumière est partout, diffuse, elle se propage.

La conscience d’être, dont nous sommes des récepteurs plus ou moins bien orientés, serait-elle ce qu’est la lumière ?

Des étoiles, dont la science nous dit que nous sommes fait de la même poussière, jusqu’à nous et jusqu’à la plus petite particule de nous-mêmes, tout est-il un ?

Je reste persuadé que la science parviendra à prouver ce que j’ai éprouvé. J’ai perçu, dans le vécu de ces expériences, une intention porteuse d’un amour total et l’amour, justement, n’a rien à cacher.

 

 

 

Ce que j’ai vécu a bouleversé ma vie.

Cela lui a aussi donné un sens.

L’instant de lumière ne change rien à l’ordre du monde ni à ses désordres. La vie continue de dérouler son cours.

Mais le regard porté sur elle se modifie.

Derrière le désordre, la cruauté parfois de l’existence, il y a la lumière. L’évolution du monde est lente et chaotique montée vers une conscience d’être.

Cette conscience d’être est celle d’être lumière.

Et la lumière est une.

Cette certitude devient défi.

L’instant se rappelle à soi, enivre et exige que soient partagés le sens dévoilé et le profond bonheur qui en découle.

Poser un regard neuf sur le monde tel qu’il est et dire, sans rien y rajouter, ce que dit la lumière.

Elle est lumière d’amour.

Elle cherche l’être.

Elle veut faire de lui ce qu’elle-même est.

Balbutier « je suis », c’est lui répondre.

Emprunter la voie, déjà ouverte, de l’homme-lumière.

Nul n’en est exclu, chacun y manque.

La polyphonie de tous les « je suis » est le bruit sourd du monde.

Le maître d’oeuvre reste la lumière alors même que le balbutiement de chacun en orchestre le devenir.

L’évolution est marche vers l’évidence d’être.

La marche est patience.

Pour tout cela :

« MERCI ! ».

Le texte de cette lettre est disponible en anglais en fichier .PDF :